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La bibliothèque incendiée

ou

un parfum de livres


Dans sa biographie de Paolo Sarpi, la première image que son ami Fulgenzio Micanzio nous en dessine est celle d’un adolescent perdu dans les livres :

Et le père Benedetto Ferro, toujours vivant, qui était de son âge et faisait son noviciat avec lui, décrit son enfance pleine de retenue, de silence, de tranquillité et de retrait de tous les jeux puériles et il le dit sous forme de proverbe : « Nous dans les futilités et frère Paul dans les livres ».[1]

E ‘l padre maestro Benedetto Ferro, ancor vivo, suo coetaneo e che fu seco in noviziato, narra della sua puerizia quella ritiratezza, silenzio, quiete, et il rubarsi da ogni giuoco puerile, e lo dice come in proverbio: «Tutti noi altri a bagatellare, e fra Paolo a’ libri».

Comme tout lettré érudit, Paolo Sarpi accorde une grande place aux livres et, s’il bénéficie d’une bibliothèque conventuelle peu fournie[2], sa bibliothèque personnelle est bien plus riche et diversifiée et, après sa mort, elle contribura à enrichir les fonds communs des servites de Venise. Mais Sarpi n’est ni un collectionnneur, ni un bibliophile, et encore moins un bibliomaniaque ; il considère les livres comme des outils de travail et il concède même aux livres, constitués de mots, le pouvoir de produire des faits :

… la materia de’ libri par cosa di poco momento perché tutta di parole, ma da quelle parole vengono le opinioni nel mondo che causano le parzialità, le sedizioni e finalmente le guerre. Sono parole sì, ma che in conseguenza tirano seco eserciti armati[3]

Polémiste et écrivain talentueux qui a fait de ces mots des armes de conviction ou de combat intellectuel (on ne fait que filer le métaphore de la guerre des écritures), il s’est préoccupé de l’usage que les Etats ou l’Eglise –et plus particulièrement les jésuites— peuvent faire de la prohibition des livres :

Se gli ecclesiastici introducano uso in questo Dominio di proibire libri non per rispetto di religione, ma per interesse del loro governo, proibiranno (come sino al presente si è in gran parte fatto) tutti quelli che diffendono l’auttorità temporale legitima, né lasceranno se non quelli utili per la loro grandezza[4].

L’idéal, selon lui, serait que le monde de l’édition échappât totalement aux mains des politiques, comme il l’indique dans son projet intitulé Della potestà de’ prencipi :

Levar le stampe di lor mano[5]

car, finalement, l’interdiction des livres est plutôt contre-productive :

Io, per me, non vidi mai proibizione che non ecccitasse o vero aumentasse l’appetito[6].

Mais, dans le même temps, il est parfaitement conscient du danger de mettre certains ouvrages dans les mains d’individus incompétents ou non-spécialistes qui ne comprennent pas les subtilités de certains textes et ne se fient qu’aux apparences :

… l’universale che vede la scorza et è incapace di quello che è buono et interno[7].

La solution serait donc de moyenner et que l’Etat pratique une surveillance tolérante, un contrôle réaliste, comme il le décrit plus longuement dans son consulto de décembre 1608-janvier 1609 intitulé Regolazione delle stampe[8].

De ces soucis sont nés une grande quantité d’écrits, souvent sollicités par les autorités vénitiennes comme les nombreux consulti à propos de l’Index des livres interdits de Clément VIII (1596), de 1610 à 1621[9]. Enfin, en bon Vénitien, Sarpi connaît le poids économique du monde de l’imprimerie et de la librairie qu’il fréquente à titre amical, tant à Venise qu’à Padoue :

la merceria in Venezia non è arte di minor conto che la libraria[10].

Ayant brièvement et succinctement rappelé la position de Sarpi, il serait certainement très instructif de consulter sa bibliothèque et d’y chercher des marginalia mais nous savons que dans la nuit du 17 au 18 septembre 1769, un incendie a ravagé le couvent S.M. des Servites, à Venise, en entraînant la destruction totale de cette bibliothèque, bâtiment et collections. Parmi les pertes irréparables se trouvent les cinq volumes de documents mansucrits de Sarpi que Bergantini avait faits copier, en 1740. Depuis lors, les chercheurs ont tenté des reconstitutions, avec des fortunes diverses. Ainsi, Gian Ludovico Masetti Zannini a-t-il publié[11] et utilisé la liste des ouvrages appartenant à Sarpi tels que déclarés en été 1599[12], à la suite de la demande par le Saint-Office des inventaires de toutes les bibliothèques religieuses, afin de les expurger selon les décrets du concile de Trente et l’Index de Clément VIII de 1596. Mais ce document reste incomplet car les ouvrages anciens dont la réception ne pose pas de problème —comme tous les traités de droit canon— sont absents. Plus tard, Corrado Pin a publié[13] et analysé l’inventaire officiel des manuscrits de Sarpi —établi à sa mort après délibération du sénat vénitien (7 février 1623) qui exige le transport à la chancellerie secrète de tous les documents publics de Sarpi conservés dans sa cellule[14] — pour tenter de retracer un catalogue des manuscrits dispersés au cours des temps. Enfin, Antonelle Barzazi est revenue sur l’inventaire de 1599 et a replacé le fonds personnel de Sarpi dans le contexte des autres collections inventoriées dans le couvent servite[15] ; elle souligne combien le catalogue remis au Saint-Office est, à l’évidence, silencieux sur quelques titres dangereux, œuvres des amici grandi[16], que Sarpi a possédés.

Pour sa part, notre projet CORSAR, veut s’inspirer de la phrase de Giovanni Getto, dans son ouvrage sur Sarpi :

In tutte le lettere è diffuso un odore di libri e di biblioteca[17].

Sous le titre nostalgique de Bibliothèque incendiée[18], nous avons cherché à reconstituer sa bibliothèque virtuelle à partir des citations éparses dans la correspondance. En effet, tout au long de ses lettres, Sarpi et ses correspondants évoquent, analysent, commentent et sollicitent l’envoi des livres qui viennent de paraître, voire ils mentionnent certains textes dont ils veulent copie, même manuscrite :

… io riceverò gran favore di haverne copia, se non sarà stampata almeno scritta[19].

Da monsignor Asselineau ho ricevuto la Censura della Sorbona, scritta a mano[20].

… Io vado credendo che si publicherà et stamperà il somario[21] del processo, o almeno l’arresto contra li assassini del re: mi sarà molta gratia haverne copia[22].

… io vengo constretto di pregar V.S. per haverne un altro essemplare et diria doi[23].

Il signor Castrino non ha mai mancato di mandarmi tutte le belle cose che escono in luce costì[24].

… supplico Vostra Eccellenza impir la mia curiosità facendomene veder una copia[25].

Di quelle Tesi di Roma, farò pgn’opera per acquistarne una et spero non restar senza il frutto : ella sa che delle Tesi non se stampa un gran numero, né servono per essere conservate, ma solo per l’uso della disputa, poi sono neglette[26].

mais Sarpi est également pouvoyeur de livres pour ses amis comme cette liste d’ouvrages de littérature et de poésie que Castrino lui a demandée[27]. Parfois, Sarpi passe commande par l’intermédiaire de la foire de Francfort :

Mi scrive Castrino d’haver inviatomi per la fiera di Francfort l’Apologia di Richeome et la Lettura di Cuiacio […]. Sono fatte nella materia de’ giesuiti molte belle scritture in Francia, delle quali tutte ne ho havuto copia, per gratia di Castrino et d’altri amici[28].

Il libro … non è comparso in questo paese ma venerdì scriverò a Francfort che di là mi sarà mandato più comodamente[29].

Li libri che Vostra Signoria dimanda non credo si potrano mandar, se non per la via di Francfort, per il che vi è tempo che Vostra Signoria possi parlar con alcuno di cotesti librari che anderano a quella fiera, al quale io possi farlo consignar là et avisarmene il nome[30].

L’Apologia di Richeome è libro troppo grosso da venir col corrier … vederò di farlo capitare a Francfort, di dove mi venirà con li altri libri della fiera[31].

Les ouvrages parfaitement licites ou neutres, comme les ouvrages à caractère scientifique ou juridique, ne connaissent aucune difficulté pour passer d’un Etat à l’autre :

[l’Harmonicon celeste de François Viète] si può mandar per qualunque via, poiché non haverà impedimento[32] ;

mais la circulation des ouvrages interdits ou clandestins suit des voies diverses et souvent pénibles ou périlleuses. Au fil de sa correspondance, Sarpi —non sans humour amer— tente de diriger ces échanges et il explique par où doivent passer ces livres. La première solution —et la plus traditionnelle— est d’utiliser les fontes des diplomates[33], des voyageurs occasionnels[34] et des marchands qui circulent en Europe, comme les Hollandais Daniel Nijs[35] et les frères Jan et Jacob van Lemens[36] ou les chevaucheurs de poste de la maison Guadagni[37] de Lyon :

Ella non potrebbe imaginarsi quanto siamo custoditi dalli inamorati della nostra libertà, così in casa con spie come nelli circonstanti paesi con guardie aperte. In Inspruch et in Trento, si fanno ricerche et diligenze esquisite, che non siano portati libri qua. Hanno in Bergamo, Verona et in Venezia stessa, diligentissime spie per esplorare a chi sijno inviat pacchetti[38].

… per mandare altra sorte di libri, credo la via proposta da monsignor Dolot esser la migliore, purché in Zurich o vero in Coira o in qualche luoco di Valtellina, ci fosse qualche persona che li tenesse fino ad occasione di portatore appostato, che li portasse seco in Bergamo[39].

mais les dispositions sanitaires peuvent gripper un mécanisme soigneusement huilé :

La via di Bergamo per haver libri non è troppo buona, per quella mi sono state inviate le raccolte di M. Gillot et di M. Bochello et per ancora non le ho ricevute. Quella di mare ancora non è troppo buona, attesi li rispetti di sanità, per quali le robbe vanno al lazaretto et passano per diverse mani et occhi. Credo che di questo per hora sij necessario soprassedere, aspettando meglio commodità et occasione[40].

… habbiamo al presente nuova che [l’essemplare della Historia di De Thou] sij nel Vicentino, dove sta in purga per li sospetti di peste[41].

Par ailleurs, Sarpi nous informe comment les ouvrages volumineux ou de grands formats qui ne peuvent être contenus dans les paquets de lettres ou les rendent trop pesants[42], passent par cahiers successifs avant d’être reliés, par exemple la Historia jesuitici ordinis de l’ex-jésuite Elias Hasenmüller, venue en trois parties :

Venne per lo spazzo passato il principio dell’Assemulero che mi è stato molto grato[43]

Già ho ricevuto gran parte dell’Assemulero[44]

Ho già ricevuto intieramente l’Historia di Assemulero et anco letta; in fatti li Todeschi hanno più parole che fatti[45].

et d’une façon générale

Quando vi fosse qualche libro grande ancora, ma che per la perfettione sua portasse la spesa di vederlo, si potrebbe mandare a dieci fogli per volta nel pacchetto delle lettere[46].

Partant des lettres, le projet CORSAR s’est proposé de dresser un inventaire de cette bibliothèque, désormais virtuelle, que Sarpi a lui-même déclaré consulter, lire ou posséder. Nous remercions la Bibliothèque Municipale de Lyon (où est déposé l’ancien fonds jésuite de Les fontaines, longtemps conservé à Chantilly) et la Biblioteca Nazionale Marciana de Venise qui nous ont autorisé à illustrer cet inventaire de clichés des ouvrages. Dans la mesure du possible ­et la richesse des collections nous en a souvent offert la possibilité- ont été présentées les éditions précisement évoquées par Sarpi et ses correspondants mais, faute de mieux, des ré-éditions postérieures ont été photographiées.



[1] Fulgenzio Micanzio, Vita del padre Paolo dell’ordine de’ Servi e theologo della serenisima Republica di Venetia, In Leida, J.A. van der Marse, 1646, p. 11.
[2] Antonella Barzazi précise que la bibliothèque conventuelle des servites ne comporte que 123 titres, voir « Ordini religiosi e bibliotheche a Venezia tra Cinque e Seicento », in Annali dell’Istituto storico italo-germnaico in Trento, Bologna, il Mulino, XXI, 1995, p. 205.
[3] Paolo Sarpi, Sopra l’officio dell’Inquisizione (novembre 1613), in G. Gambarin (éd.), Paolo Sarpi. Scritti giurisdizionali, Bari, Laterza, 1958, p. 190.
[4] Paolo Sarpi, Sopra la proibizione de duo libri che il padre inquisitore di bergamo pretendeva fare di ordine di Roma (20 novembre 1608), in Corrado Pin (éd.), Consulti, Pisa-Roma, Ist. Ed. poligrafici internazionali, 2001, consulto 46, vol.1, t.2, p. 634.
[5] Nina Cannizzaro, Paolo Sarpi. Della potestà de’ prencipi, Venezia, Marsilio, 2006, n° 203, p. 88.
[6] CORSAR, 1609-08-18 à Castrino.
[7] Paolo Sarpi, Del confutar scritture malediche (29 janvier 1621), in Gaetano Cozzi (éd.), Paolo Sarpi. Opere, Milano-Napoli, Ricciardi-Mondadori, 1997, p. 1173.
[8] Paolo Sarpi, Regolazione delle stampe, in Corrado Pin (éd.), Consulti, op.cit., consulto 56, vol.1, t.2, p. 745-750.
[9] Voir l’introduction de Gaetano Cozzi, Sull’indice dei libri proibiti, in Op. cit., p. 592-614.
[10] Paolo Sarpi, Sopra l’officio dell’Inquisizione, op. cit. , p. 205. Malgré la crise, Leonardo Donà estime que l’imprimerie représente encore 34 ateliers soit un ordine di quattro o cinquecento huomeni laici (ASV, Collegio, Esposizione Roma, reg. 6, f. 123) .
[11] G.L. Masetti-Zannini, “Libri di fra Paolo Sarpi e notizie di altre biblioteche dei Servi (1599-1600)”, in Studi storici dell’ordine dei Servi di Maria, anno XX-1970, fasc. I-IV, p. 174-200.
[12] BAV, Cod. Vat. lat. 11270 : Index librorum ad usum fratris Pauli veneti Ordinis Servorum, f. 372r-375v.
[13] Corrado Pin, « Le scritture pubbliche trovate alla morte di fra Paolo Sarpi nel convento dei Servi » in Memorie della Accademia delle Scienze di Torino, serie V, vol.2 (1978), p . 311-369.
[14] ASV, Consultore in iure, filza 6, f : Inventario di scritture diverse trovate alla morte del gran maestro Paolo servita, contenute specialmente in libri 41 dressé par le secrétaire ducal, Agostino Dolce.
[15] Antonella Barzazi, op. cit. p. 203-209.
[16] Corrado Vivanti (éd.), Fulgenzio Micanzio. Vita del padre Paolo, Torino, Einaudi, 1974, II, p. 1324.
[17] Giovanni Getto (éd.), Paolo Sarpi, Firenze, Olschki, 1967, p. 185.
[18] Ce titre se veut également un hommage aux chercheurs universitaires lyonnais qui ont eu également à subir l’incendie de leur bibliothèque centrale, dans la nuit du 12 au 13 juin 1999.
[19] CORSAR, 1610-07-06 à Castrino.
[20] CORSAR, 1611-05-10 à Groslot.
[21] A propos de la source d’information que peut représenter ce sommario juridique, voir Corrado Pin (éd.), Consulti, op. cit., consulto 22, p. 497.
[22] CORSAR, 1610-05-25 à Castrino.
[23] CORSAR, 1612-04-10 à Groslot.
[24] CORSAR, 1610-10-12 à Groslot.
[25] CORSAR, 1615-10-24 à Simone Contarini.
[26] CORSAR, 1609-02-03 à Castrino.
[27] CORSAR, 1611-03-01 à Castrino.
[28] CORSAR, 1611-01-01 à Groslot.
[29] CORSAR, 1612-09-25 à Groslot.
[30] CORSAR , 1610-11-23 à Groslot.
[31] CORSAR, 1611-03-29 à Groslot.
[32] CORSAR, 1608-07-0 ! à Groslot.
[33] Sarpi discute beaucoup avec Groslot de la valise diplomatique de *Foscarini à Paris, puis de *Gussoni ou *Barbarigo à Turin qui permettent leur communicatione.
[34] CORSAR, 1609-06-23 à Castrino. Où Castrino a mis à profit le voyage à Venise d’un gentilhomme calviniste, Jean Casimir Docok, sieur de Couvrelles.
[35] CORSAR, 1612-08-14 à Carleton et 1612-09-24 à Carleton. On sait que c’est Daniel Nijs qui a servi d’intermédiaire pour sortir de Venise, jusqu’à Londres, les cahiers de l’Histoire du concile de Trente de Sarpi.
[36] CORSAR, 1608-10-13 à Groslot et 1609-03-30 à Badoer.
[37] CORSAR, 1611-03-15 à Castrino.
[38] CORSAR, 1608-07-22 à Groslot.
[39] CORSAR, 1608-07-08 à Groslot.
[40] CORSAR, 1609-09-15 à Groslot.
[41] CORSAR, 1607-06-06 à De Thou.
[42] CORSAR, 1608-12-09 à Foscarini : se il volume fosse grande si potrà dividere in due o più corrieri, per non far lamentare questi huomini.
[43] CORSAR, 1609-02-03 à Castrino.
[44] CORSAR, 1609-02-03 à Groslot.
[45] CORSAR, 1609-02-17 à Castrino.
[46] CORSAR, 1608-07-22 à Groslot, à propos des Actes du concile de Trente de Jacques Gillot.