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Dès sa rédaction, la correspondance de Paolo Sarpi (1552-1623) a été lue comme une source d’informations et de réflexion de grand intérêt sur les problèmes politiques, historiques, diplomatiques et religieux de son temps. Aussi, les destinataires faisaient-ils circuler ces courriers dans un véritable réseau qui s’étendait sur toute l’Europe.

La correspondance de Paolo Sarpi discute, informe, commente les affaires religieuses et politiques de Venise et des Etats européens, mais pas seulement. Paolo Sarpi est un des hommes les mieux renseignés de son temps : d’une part, il bénéficie de toutes les informations qui lui sont rapportées par ses correspondants étrangers mais, d’autre part, il a un accès libéral à la chancellerie secrète c’est-à-dire à toutes les dépêches des ambassadeurs et à toutes les négociations en cours. Face à la disparition d’une grande partie de ces archives, la correspondance de Sarpi apparaît d’autant plus importante pour l’Histoire des années 1598 à 1622.

En outre, la correspondance permet de saisir la pensée toute personnelle de Sarpi qui partage librement, avec des hommes qu’il estime et apprécie, ses convictions, ses doutes et ses oppositions. Souvent, il reprend des opinions déjà exprimées dans des ouvrages historiques ou dans des traités mais le ton de la correspondance est beaucoup plus personnel, spontané et simple. Sans qu’il n’ait jamais théorisé à ce propos, il est évident que Paolo Sarpi reprend à son compte les topos littéraires antiques qui courent dans les œuvres de Sénèque ou de Cicéron, selon lesquels une lettre ne doit pas utiliser d’artifices mais refléter le ton de la conversation naturelle car elle est une discussion entre amis en absence, amicorum colloquia absentium. On peut lui appliquer la phrase de Démétrios de Phalère :

La lettre, à l’instar du dialogue, contient en abondance des traits personnels. Il faut dire que chacun écrit sa lettre comme une image de sa propre âme. Dans toute autre forme de composition, il est possible de discerner le caractère de l’auteur, mais jamais aussi clairement que dans l’épistolaire.

(De elocutione, op. cit., § 227)

On peut dès lors estimer que la lettre est le genre littéraire de la liberté d’expression et de l’indépendance d’opinion ; Sarpi écrit dans une lettre à Groslot de l’Isle du 16 septembre 1608 :

Scrivo senza alcuna osservazione il mio pensiero, come l’esprimere a voce. Uso così perché appunto le lettere famigliari vogliono uscire dall’animo senza affettazione.

J’écris ma pensée sans retenue, comme je l’exprimerais à haute voix. J’en use ainsi parce que les lettres familières veulent justement venir de l’âme, sans affectation.

Le grand juriste hollandais Hugo Grotius, fondateur du droit international, estimait beaucoup les lettres écrites par Paolo Sarpi et il les recherchait en vue de publication comme il l’écrivit, depuis Paris, à son frère Willem dans une lettre du 9 avril 1636 et comme il le répéta, le lendemain, à son ami le chancelier de Bohème, Ludwig Kammermeister dit Camerarius (1573-1652) :

Incidi his diebus in literas scriptas manu P. Pauli Veneti, quem virum ex scriptis nosti, ad Gillotium parisiensem senatorem.

Ces jours-ci, je suis tombé sur les lettres de la main du père Paul de Venise, cet homme que tu as connu par ses écrits, ces lettres à Gillot, parlementaire parisien.

Le fruit de sa recherche passera entre les mains de Johann-Albrecht Portner (1628-1687), magistrat strasbourgeois, qui le remettra à son éditeur, Herman Corring, pour qu’il en facilite la publication, à Genève en 1673, avec la fausse adresse de Vérone ; l’édition scientifique des textes par l’historien protestant Gregorio Leti (1690-1701) sera contestée. Cette publication cherche à prouver que Paolo Sarpi est un fin connaisseur de l’Eglise romaine, un opposant avisé à l’exorbitant pouvoir temporel des pontifes et un soutien intelligent à la cause des Réformés en Europe, comme indiqué dans l’Avis au lecteur :

Tra tutte le Opere del padre Paolo, le sue lettere per essere state scritte a persone di Religione contraria alla Romana, sono quelle che hanno dato gran motivo agli avversari di publicarlo appunto come un’heretico, quasi che la società humana sia un capo di heresia.

Per me sono restato attonito di vedere, che nissuno abbracciasse la cura di fare stampare le presenti lettere, raccolte con tanta diligenza, da persone disinteressate e spassionate, à solo fine di informare il Mondo delle operationi di Roma.

Parmi toutes les Œuvres du père Paul, ses lettres écrites à des hommes de la religion opposée à la foi romaine ont donné à ses adversaires des arguments pour le proclamer hérétique, comme si la société humaine n’était qu’un nid d’hérésie.

Pour ma part, je suis resté sidéré de constater que personne ne s’occupait de faire imprimer ces lettres, rassemblées avec tant de soin par des gens désintéressés et dépassionnés, dans le seul but d’informer le Monde des opérations de Rome.

Ces mêmes 103 lettres à Groslot de l’Isle et Gillot, traduites en anglais par Edward Brown (1644-1708), paraissent à Londres en 1693, chez R. Chiswell. Ainsi donc se dessine ce réseau qui fait qu’une lettre écrite à Venise et destinée à Paris, finit par être connue en Hollande, en Bohème, en Suisse et en Angleterre : au gré des soucis de chacun face à la puissance romaine.

Pendant la même période, à Rome, le cardinal jésuite Sforza Pallavicino (1607-1667) utilise les 44 lettres de Sarpi que le Saint-Office a interceptées à Paris, en 1610, par l’entremise du nonce Roberto Ubaldini († 1632). Ces documents ont été recueillis sur ordre du cardinal-neveu Scipione Borghese pour démontrer le caractère scélérat et malfaisant du père Paul et monter un procès en inquisition comme hérétique, voire hérésiarque. Pallavicino publie des passages de ces lettres dans son prologue au premier tome, chapitre II, de son Histoire du concile de Trente (Roma, A. B. dal Verme, 1656-1657, 2 vol.) introduits par ce commentaire ironique :

Ma da tale sospetto è liberato dalla sue lettere intercette, ch’erano indirizzate a Castrino Ugonotto in Francia, scritte di sua mano, o per indizi e prove efficaci riconosciute per sue e per tali comunicate al pontefice Paolo V da Roberto Ubaldini, suo nunzio in quel regno. La memoria di ciò si conserva scritta di pugno dello stesso pontefice, ed è stata da noi veduta.

Mais de ce soupçon [de ne pas être hérétique], il est lavé par ses propres lettres au huguenot Castrino en France, qu’elles soient autographes ou reconnues comme siennes à partir d’indices ou de preuves intangibles, interceptées et communiquées au pape Paul V par Roberto Ubaldini, son nonce en France. Nous avons vu un mémoire sur ce sujet écrit de la main du pontife.

Gauchi par les uns et par les autres, le texte des lettres de Sarpi finit par être tellement trahi que Marco Foscarini, archiviste et historiographe puis doge de Venise, a pu écrire :

L’istoria di coteste lettere è talmente intricata per le osservazioni fatte fin qui e per altre ancora, che niuna legge di buona critica permette il riconoscerle per sincere.

(Della letteratura veneziana, Venezia, Gattei, 1854, p. 110, note 2)

L’histoire de ces lettres est tellement brouillée par toutes les observations qui ont été apportées jusqu’à présent qu’aucun critère de bonne critique ne permet de les accepter comme authentiques.

Au fil du temps, s’est ajouté un intérêt littéraire pour une écriture alerte, ironique et soignée avec un talent narratif certain (comme nous l'avons montré lors du colloque sur L'anecdote à Orléans, 5-6 décembre 2013).

Cet engouement pour la correspondance de Sarpi ne s’est jamais démenti : Descartes, Richard Simon, Pierre Bayle dans son Dictionnaire, Bossuet, Pierre Jurieu, Voltaire dans son Essai sur les mœurs et l’esprit des nations et tous les penseurs des XVIIe et XVIIIe siècles ont fait référence à son action, à ses travaux et à ses lettres. Aux XVIIIe et XIXe siècles, la pensée de Sarpi —exprimée de manière élaborée mais lourde dans ses Traités et de façon plus spontanée et « naturelle » dans ses lettres— a été également utilisée par les historiens et les politiques qui voulaient construire l’indépendance des Etats vis-à-vis de l’institution romaine : que l’on pense au joséphisme autrichien ou à l’esprit du Risorgimento et de l’unité italienne. Au XXe siècle, c’est encore la pensée de Sarpi qui est avancée dans les débats français sur la laïcité, sur les rapports entre l’Eglise et l’Etat, sur la place de la sphère religieuse dans la société. Force est de constater que Sarpi a encore été appelé à l’appui des tout derniers débats de ces premières années du XXIe siècle autour des tensions entre les diverses religions dans la société européenne, des relations entre l’école et la religion et de la place de la religion dans l’éthique, voire dans la médecine et dans la loi.

Normalement, la publication d’une correspondance est un exercice spéculaire puisque l’échange épistolaire est une communication à deux, comme un dialogue ou une conversation écrite. Dans le cas particulier de notre auteur, il ne sera question que de la moitié d’un dialogue puisque, pour des raisons de sécurité, il a volontairement détruit les courriers de ses correspondants, comme il le dit lui-même dans une lettre à Groslot de l’Isle du 14 septembre 1610 :

io non soglio mai conservar lettera alcuna de’ amici […] ma dopo lette, le dissipo tutte

j’ai l’habitude de ne jamais conserver la moindre lettre de mes amis […] après les avoir lu, je les détruis toutes.

Toutefois, il existe encore quelques lettres qui ont échappé à la destruction, soit que Sarpi ait réutilisé les verso blanco comme cette lettre de Antonio Foscarini, ambassadeur de Venise à Paris, dans laquelle le diplomate transmet la requête du président de Thou pour de la documentation relative au concile de Trente ; soit que le hasard les ait préservées comme cette lettre de Arnaud du Fresnes de Canaye encore conservée aux Archives d’Etat de Venise, (Consultori in iure, filza 18) ou cette lettre anonyme conservée à la bibliothèque nationale Marciana de Venise (ms. it. VII, 1795 (=7679)), en provenance de Naples ou bien cette missive envoyée par Castrino qui est conservée aux archives secrètes du Vatican, Fondo Borghese.